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BiographieHistoire de l’informatique

Alan Turing : le mathématicien qui donna une forme au calcul

Découvrez Alan Turing, ses travaux sur la calculabilité, son rôle à Bletchley Park, ses projets d’ordinateur et sa contribution fondatrice à l’intelligence artificielle.

Publié le 31 juillet 2026Mis à jour le 7 août 2026Lecture : 18 minPar Équipe Bethemesh
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Illustration éditoriale représentant Alan Turing devant un ruban de machine abstraite
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  1. Une enfance marquée par les sciences
  2. Christopher Morcom, une rencontre déterminante
  3. Cambridge et les fondements des mathématiques
  4. 1936 : la machine de Turing
  5. La machine universelle : une idée extraordinairement moderne
  6. Tout problème peut-il être calculé ?
  7. Princeton et Alonzo Church
  8. La guerre change la trajectoire de Turing
  9. Enigma n’a pas été cassée par Turing seul
  10. La Bombe : automatiser la recherche des réglages
  11. Hut 8 et la bataille de l’Atlantique
  12. Turing et Colossus : une confusion fréquente
  13. Après la guerre : construire de vrais ordinateurs
  14. ACE : un projet ambitieux
  15. Manchester et les premiers logiciels
  16. « Les machines peuvent-elles penser ? »
  17. Le test de Turing mesure-t-il vraiment l’intelligence ?
  18. Turing avait anticipé l’apprentissage des machines
  19. Une autre passion scientifique : la morphogenèse
  20. Un athlète de haut niveau
  21. 1952 : la condamnation
  22. La mort d’Alan Turing
  23. Une reconnaissance longtemps tardive
  24. La « loi Alan Turing »
  25. Le prix Turing
  26. Turing, Babbage et von Neumann : trois étapes différentes
  27. Pourquoi Alan Turing est-il encore essentiel aujourd’hui ?
  28. À retenir
  29. Questions fréquentes
  30. Qui était Alan Turing ?
  31. Alan Turing a-t-il inventé l’ordinateur ?
  32. Alan Turing a-t-il cassé Enigma tout seul ?
  33. Qu’est-ce qu’une machine de Turing ?
  34. Qu’est-ce que le test de Turing ?
  35. Pourquoi Alan Turing a-t-il été condamné ?
  36. Comment Alan Turing est-il mort ?

Alan Turing occupe une place singulière dans l’histoire de l’informatique. Mathématicien, logicien, cryptanalyste et pionnier de l’intelligence artificielle, il a contribué à définir ce qu’est un calcul avant même que l’ordinateur moderne n’existe réellement.

Son nom est aujourd’hui associé à plusieurs idées majeures : la machine de Turing, les limites théoriques du calcul, le déchiffrement d’Enigma pendant la Seconde Guerre mondiale, les premiers ordinateurs britanniques et le célèbre test de Turing sur l’intelligence des machines.

Mais sa vie ne se résume pas à une succession de découvertes scientifiques. Turing fut également victime des lois britanniques criminalisant alors les relations homosexuelles. Condamné en 1952, soumis à un traitement hormonal et privé d’une partie de ses activités sensibles, il meurt deux ans plus tard à seulement 41 ans.

Son influence, longtemps insuffisamment reconnue, est aujourd’hui considérable.

Une enfance marquée par les sciences

Alan Mathison Turing naît le 23 juin 1912 à Londres.

Son père, Julius Mathison Turing, travaille dans l’administration britannique en Inde. Sa mère, Ethel Sara Turing, est issue d’une famille d’ingénieurs.

Très tôt, Alan manifeste une forte curiosité scientifique.

À l’école, il s’intéresse davantage aux mathématiques et aux sciences qu’aux matières classiques alors très valorisées dans l’enseignement britannique.

Son parcours scolaire n’est pourtant pas celui d’un élève modèle au sens traditionnel. Il possède une manière de raisonner très personnelle et préfère souvent rechercher lui-même une solution plutôt que suivre les méthodes enseignées.

Cette indépendance intellectuelle deviendra l’une des caractéristiques de son travail scientifique.

Christopher Morcom, une rencontre déterminante

À la Sherborne School, Turing se lie profondément avec un autre élève, Christopher Morcom, qui partage son intérêt pour les sciences et les mathématiques.

Morcom devient à la fois un ami très proche et une influence intellectuelle importante.

En 1930, Christopher Morcom meurt brutalement des suites de complications liées à la tuberculose bovine qu’il avait contractée dans son enfance.

Turing est profondément marqué par cette disparition.

Dans les années qui suivent, il réfléchit notamment aux relations entre l’esprit, la matière et la conscience.

Cet épisode ne suffit évidemment pas à expliquer ses futurs travaux, mais il constitue un événement majeur de sa jeunesse et de sa formation intellectuelle.

Cambridge et les fondements des mathématiques

En 1931, Turing entre au King’s College de l’université de Cambridge.

Il y étudie les mathématiques dans une période particulièrement riche pour la logique.

Les mathématiciens cherchent alors à comprendre les fondements de leur discipline.

Une question devient centrale : existe-t-il une méthode systématique permettant de déterminer si n’importe quelle proposition mathématique peut être démontrée ?

Le mathématicien allemand David Hilbert avait notamment formulé l’Entscheidungsproblem, ou « problème de la décision ».

Pour répondre à ce type de question, encore faut-il définir précisément ce que signifie effectuer un calcul selon une méthode.

C’est là que Turing va apporter une idée décisive.

1936 : la machine de Turing

En 1936, Alan Turing publie l’article devenu célèbre :

On Computable Numbers, with an Application to the Entscheidungsproblem.

Il y imagine une machine abstraite extrêmement simple.

Cette machine de Turing dispose essentiellement :

  • d’un ruban théoriquement illimité divisé en cases ;
  • d’une tête capable de lire et d’écrire des symboles ;
  • d’un ensemble d’états internes ;
  • de règles déterminant l’action suivante.

Selon le symbole lu et son état actuel, la machine peut écrire un symbole, déplacer sa tête vers la gauche ou la droite et changer d’état.

Ce modèle paraît rudimentaire.

Pourtant, il permet de définir mathématiquement ce qu’est une procédure de calcul.

La machine de Turing n’est donc pas le plan d’un ordinateur physique. C’est un modèle théorique du calcul.

La machine universelle : une idée extraordinairement moderne

Turing va encore plus loin.

Il montre qu’il est possible d’imaginer une machine universelle capable de lire la description d’une autre machine et de simuler son fonctionnement.

Autrement dit, une même machine peut exécuter différents traitements selon les instructions qu’on lui fournit.

Cette idée possède une parenté remarquable avec le fonctionnement des ordinateurs modernes : le matériel reste le même tandis que le programme change.

Plusieurs décennies auparavant, Charles Babbage avait déjà imaginé avec sa machine analytique une machine généraliste contrôlée par des instructions. Les cartes perforées devaient notamment contribuer à fournir opérations et données.

Turing aborde le problème sous un angle différent : il ne cherche pas d’abord à construire une mécanique, mais à définir les limites logiques de ce qu’une machine de calcul peut accomplir.

Tout problème peut-il être calculé ?

L’un des résultats les plus profonds des travaux de Turing est qu’il existe des problèmes qu’aucun algorithme général ne peut résoudre.

Il démontre notamment l’impossibilité d’une méthode universelle permettant de décider dans tous les cas si un programme finira par s’arrêter ou continuera indéfiniment.

C’est le célèbre problème de l’arrêt.

Cette découverte est fondamentale.

Elle signifie que les limites de l’informatique ne viennent pas uniquement de la vitesse des processeurs, de la quantité de mémoire ou de la technologie disponible.

Certaines limites sont mathématiques.

Même un ordinateur idéal disposant de ressources gigantesques ne peut pas résoudre automatiquement tous les problèmes imaginables.

Princeton et Alonzo Church

Après Cambridge, Turing poursuit ses travaux à l’université de Princeton, aux États-Unis.

Il y travaille notamment avec le logicien Alonzo Church.

Church avait développé indépendamment le lambda-calcul, un autre modèle formel permettant d’étudier les fonctions et le calcul.

Les travaux de Church et Turing convergent vers une idée aujourd’hui connue sous le nom de thèse de Church-Turing : tout calcul pouvant être réalisé par une méthode effective peut être représenté par ces modèles formels équivalents.

Il ne s’agit pas d’un théorème démontrable au sens classique, car la notion intuitive de « méthode effective » doit justement être reliée à un formalisme.

Mais cette thèse est devenue l’un des fondements conceptuels de l’informatique théorique.

La guerre change la trajectoire de Turing

En septembre 1939, le Royaume-Uni entre en guerre contre l’Allemagne nazie.

Turing rejoint Bletchley Park, le centre britannique consacré au décryptage des communications ennemies.

Les forces allemandes utilisent notamment la machine Enigma pour chiffrer de nombreux messages militaires.

Enigma transforme les lettres grâce à un ensemble de rotors et de connexions électriques dont la configuration change.

Le nombre de réglages possibles est immense.

Déchiffrer les messages ne consiste donc pas simplement à « casser un code » une fois pour toutes : les cryptanalystes doivent retrouver régulièrement les paramètres utilisés.

Enigma n’a pas été cassée par Turing seul

L’histoire populaire résume parfois le décryptage d’Enigma à Alan Turing.

La réalité est beaucoup plus collective.

Avant la guerre, les mathématiciens et cryptanalystes polonais, notamment Marian Rejewski, Jerzy Różycki et Henryk Zygalski, avaient déjà réalisé des avancées essentielles et transmis leurs connaissances aux Alliés.

À Bletchley Park, des milliers de personnes participent ensuite à l’effort britannique : mathématiciens, linguistes, opérateurs, ingénieurs et personnels administratifs.

Turing joue néanmoins un rôle majeur, en particulier dans les travaux concernant l’Enigma utilisée par la marine allemande.

Il contribue également à la conception de méthodes permettant d’automatiser la recherche de configurations possibles.

La Bombe : automatiser la recherche des réglages

Turing participe à la conception britannique de la Bombe, développée avec l’ingénieur Gordon Welchman et construite notamment par la British Tabulating Machine Company.

La Bombe n’est pas un ordinateur généraliste.

C’est une machine électromécanique spécialisée destinée à tester rapidement des hypothèses sur les réglages d’Enigma.

Elle exploite des indices appelés cribs : des fragments de texte supposés apparaître dans le message original.

À partir de ces hypothèses et des propriétés logiques d’Enigma, la machine élimine rapidement un grand nombre de configurations impossibles.

L’objectif n’est pas de tester naïvement toutes les possibilités, mais de réduire intelligemment l’espace de recherche.

Cette combinaison entre raisonnement mathématique et automatisation est caractéristique du travail de Turing.

Hut 8 et la bataille de l’Atlantique

Turing travaille notamment au sein de Hut 8, la section de Bletchley Park chargée des communications navales allemandes.

Ces messages sont particulièrement importants pendant la bataille de l’Atlantique.

Les sous-marins allemands, les U-Boote, menacent les convois transportant vers le Royaume-Uni nourriture, matériel et troupes.

Pouvoir lire une partie des communications navales allemandes apporte aux Alliés un avantage stratégique majeur.

Turing développe plusieurs méthodes cryptanalytiques et travaille sur les procédures permettant d’exploiter les messages interceptés.

Les renseignements issus du décryptage sont regroupés dans un ensemble extrêmement secret connu sous le nom d’Ultra.

Turing et Colossus : une confusion fréquente

Alan Turing est parfois présenté comme le concepteur de Colossus, l’un des premiers ordinateurs électroniques programmables.

C’est inexact.

Colossus est principalement conçu par l’ingénieur Tommy Flowers pour aider à décrypter les communications produites par la machine Lorenz, utilisées par le haut commandement allemand.

Le mathématicien Max Newman, qui connaissait les travaux théoriques de Turing, joue également un rôle important dans le projet.

Turing travaille bien à Bletchley Park et ses idées appartiennent au même environnement intellectuel, mais il ne faut pas lui attribuer toutes les machines développées sur le site.

Cette distinction est importante pour comprendre l’histoire réelle de l’informatique, qui résulte presque toujours d’efforts collectifs.

Après la guerre : construire de vrais ordinateurs

À la fin de la guerre, Turing rejoint le National Physical Laboratory (NPL).

Il travaille sur le projet ACE, pour Automatic Computing Engine.

Cette fois, il ne s’agit plus d’une machine abstraite comme celle de 1936.

Turing participe à la conception d’un véritable ordinateur électronique à programme enregistré.

Son rapport de 1945 propose une architecture ambitieuse.

La période est particulièrement importante dans l’histoire de l’informatique : plusieurs équipes cherchent simultanément à transformer les idées théoriques et les expériences de guerre en ordinateurs électroniques généralistes.

L’article consacré à l’architecture de von Neumann permet de comprendre le principe du programme enregistré, devenu central dans les ordinateurs modernes.

ACE : un projet ambitieux

Le projet ACE de Turing vise des performances élevées et utilise notamment des lignes à retard au mercure pour la mémoire.

Mais la construction avance moins vite qu’il ne l’espérait.

Les contraintes administratives, techniques et organisationnelles ralentissent le projet.

Une version plus petite, le Pilot ACE, finit par fonctionner en 1950.

Turing a cependant quitté le NPL avant son achèvement.

Le Pilot ACE devient l’un des premiers ordinateurs électroniques à programme enregistré opérationnels au Royaume-Uni et démontre la pertinence de nombreuses idées du projet.

Manchester et les premiers logiciels

En 1948, Turing rejoint l’université de Manchester, où une équipe travaille sur les premiers ordinateurs à programme enregistré.

Il contribue notamment aux questions de programmation et à l’utilisation de la Manchester Mark I.

Son intérêt ne se limite plus à la construction matérielle.

Une fois qu’une machine programmable existe, il faut également comprendre comment lui faire exécuter efficacement des tâches.

Cette transition entre matériel et logiciel est essentielle dans l’histoire de l’informatique.

L’ordinateur devient progressivement une plateforme générale sur laquelle de nombreux problèmes peuvent être représentés sous forme de programmes.

« Les machines peuvent-elles penser ? »

En 1950, Turing publie dans la revue Mind un article devenu célèbre :

Computing Machinery and Intelligence.

Il commence par une question :

« Can machines think? » — Les machines peuvent-elles penser ?

Turing considère rapidement que la question est trop ambiguë.

Au lieu de chercher à définir philosophiquement les mots « machine » et « penser », il propose une expérience plus concrète : le jeu de l’imitation.

Un interrogateur échange à distance, sous forme textuelle, avec différents interlocuteurs et doit déterminer lequel est humain.

La question devient alors : une machine peut-elle produire des réponses suffisamment convaincantes pour que l’interrogateur ne puisse pas la distinguer de manière fiable d’un humain ?

Cette proposition deviendra ce que l’on appelle couramment le test de Turing.

Le test de Turing mesure-t-il vraiment l’intelligence ?

Le test de Turing est souvent simplifié à l’extrême.

Turing ne fournit pas une définition définitive de l’intelligence.

Il propose surtout de remplacer une question philosophique difficile par un critère comportemental pouvant être discuté et expérimenté.

Réussir une conversation ne prouve pas nécessairement qu’une machine comprend le monde, possède une conscience ou raisonne comme un humain.

Inversement, échouer au test ne permet pas forcément de conclure qu’un système est dépourvu de toute forme d’intelligence.

Le test reste néanmoins historiquement majeur parce qu’il place au centre du débat une idée provocatrice pour 1950 : les capacités intellectuelles des machines peuvent devenir un sujet scientifique concret.

Turing avait anticipé l’apprentissage des machines

L’article de 1950 contient également des réflexions remarquablement modernes.

Turing envisage notamment qu’au lieu d’essayer de programmer directement un esprit adulte complet, on puisse construire une sorte de « machine enfant » puis la faire apprendre.

L’idée rappelle, avec toutes les différences nécessaires, le principe général de l’apprentissage automatique : certaines capacités peuvent être obtenues non pas en écrivant explicitement toutes les règles, mais par un processus d’apprentissage.

Il discute également des objections possibles à l’intelligence artificielle, de la créativité, des erreurs et de la capacité des machines à surprendre leurs concepteurs.

Il serait anachronique de présenter Turing comme l’inventeur de l’IA moderne.

Mais ses questions annoncent clairement plusieurs débats qui restent ouverts aujourd’hui.

Une autre passion scientifique : la morphogenèse

Les travaux de Turing ne se limitent ni à l’informatique ni à la cryptanalyse.

À la fin de sa vie, il s’intéresse à la biologie mathématique.

En 1952, il publie The Chemical Basis of Morphogenesis.

Il cherche à comprendre comment des processus chimiques peuvent produire spontanément des motifs observés dans le vivant : rayures, taches ou structures apparaissant au cours du développement.

Il propose un modèle dans lequel des substances chimiques diffusent et réagissent entre elles.

Ces mécanismes, aujourd’hui associés aux motifs de Turing, ont eu une influence durable dans l’étude mathématique de la formation des formes biologiques.

Cette recherche montre l’étendue de sa curiosité scientifique : pour Turing, les mathématiques sont un moyen d’explorer des phénomènes extrêmement différents.

Un athlète de haut niveau

Un aspect moins connu de Turing est sa passion pour la course à pied.

Il pratique régulièrement la course de fond et atteint un excellent niveau.

À la fin des années 1940, ses performances sur marathon sont suffisamment bonnes pour le rapprocher du niveau des meilleurs coureurs britanniques de l’époque.

La course fait partie intégrante de son quotidien.

Cette facette contraste avec l’image parfois caricaturale du mathématicien uniquement absorbé par ses équations.

Turing est un personnage beaucoup plus complexe : scientifique, inventeur, cryptanalyste, sportif et penseur profondément indépendant.

1952 : la condamnation

En 1952, la vie de Turing bascule.

À la suite d’une enquête policière liée à un cambriolage à son domicile, il reconnaît avoir eu une relation avec un homme.

À l’époque, les relations sexuelles entre hommes sont criminalisées au Royaume-Uni.

Turing est poursuivi pour gross indecency, « indécence manifeste ».

Il est condamné.

Plutôt qu’une peine de prison, il accepte une probation conditionnée à un traitement hormonal à base d’œstrogènes, souvent décrit comme une castration chimique.

Le traitement provoque des effets physiques importants.

Sa condamnation affecte également ses activités professionnelles liées au renseignement et à la sécurité.

Un homme qui avait contribué quelques années auparavant à l’effort de guerre britannique est ainsi poursuivi par son propre pays en raison de son homosexualité.

La mort d’Alan Turing

Le 8 juin 1954, Alan Turing est retrouvé mort dans sa maison de Wilmslow.

Il a 41 ans.

L’enquête conclut à un suicide par empoisonnement au cyanure.

Une pomme partiellement mangée est retrouvée près de lui, ce qui a contribué à de nombreuses histoires et spéculations.

Il n’existe notamment aucune preuve solide permettant d’établir le récit populaire selon lequel le logo d’Apple aurait été inspiré par la mort de Turing.

Certains auteurs ont également discuté l’hypothèse d’un accident, Turing manipulant du cyanure dans le cadre de certaines expériences.

La conclusion officielle demeure néanmoins celle du suicide.

Il convient donc de distinguer les faits établis des légendes construites ultérieurement autour de sa mort.

Une reconnaissance longtemps tardive

Pendant des décennies, une grande partie des activités de Bletchley Park reste couverte par le secret.

Le rôle de Turing dans la cryptanalyse n’est donc pas immédiatement connu du grand public.

La perception de son œuvre évolue progressivement avec la déclassification des informations et le développement de l’histoire de l’informatique.

En parallèle, sa condamnation de 1952 devient le symbole d’une injustice institutionnelle.

En 2009, après une campagne publique, le Premier ministre britannique Gordon Brown présente au nom du gouvernement des excuses officielles pour la manière dont Turing a été traité.

En 2013, la reine Elizabeth II lui accorde une grâce royale à titre posthume.

La « loi Alan Turing »

La reconnaissance dépasse ensuite son seul cas.

Au Royaume-Uni, des dispositions légales adoptées dans le cadre du Policing and Crime Act 2017 permettent de gracier à titre posthume de nombreuses personnes condamnées pour d’anciennes infractions liées à des relations homosexuelles qui ne constituent plus aujourd’hui des crimes.

Ces mesures sont couramment surnommées la « loi Alan Turing ».

Le nom de Turing est ainsi devenu non seulement associé à l’histoire de l’informatique, mais aussi à la mémoire des personnes victimes de lois discriminatoires.

Le prix Turing

Depuis 1966, l’Association for Computing Machinery (ACM) décerne l’A.M. Turing Award.

Cette récompense distingue des contributions majeures à l’informatique.

Elle est souvent présentée comme l’équivalent du prix Nobel dans ce domaine.

Le choix du nom illustre l’importance de Turing pour la discipline.

Ses travaux touchent en effet à plusieurs de ses fondations :

  • qu’est-ce qu’un calcul ?
  • quels problèmes une machine peut-elle résoudre ?
  • comment représenter un algorithme ?
  • comment construire et programmer des machines généralistes ?
  • jusqu’où peut-on parler d’intelligence pour une machine ?

Peu de chercheurs ont influencé autant de questions fondamentales à la fois.

Turing, Babbage et von Neumann : trois étapes différentes

Il est tentant de raconter l’histoire de l’informatique comme une succession simple de génies isolés.

La réalité est plus riche.

Charles Babbage imagine au XIXe siècle une machine mécanique généraliste dont le comportement pourrait être contrôlé par des instructions.

Alan Turing fournit au XXe siècle un modèle mathématique extrêmement puissant permettant de définir la notion de calcul et de machine universelle.

John von Neumann et d’autres chercheurs participent ensuite à la formalisation et à la construction d’ordinateurs électroniques à programme enregistré.

Ces contributions ne sont ni identiques ni interchangeables.

Elles se complètent.

Pour suivre cette évolution, on peut parcourir les articles consacrés à la machine à différences, aux cartes perforées et à l’architecture de von Neumann.

Pourquoi Alan Turing est-il encore essentiel aujourd’hui ?

Les ordinateurs actuels sont incomparablement plus puissants que les machines que Turing a connues.

Pourtant, plusieurs questions qu’il a posées restent centrales.

Les développeurs utilisent des langages et des machines qui reposent toujours sur la notion d’algorithme.

Les informaticiens théoriques étudient encore ce qui est calculable ou non.

La cybersécurité repose toujours sur une confrontation entre chiffrement, analyse et puissance de calcul.

L’intelligence artificielle remet au premier plan la question de savoir comment évaluer le comportement d’une machine et ce que signifie réellement « comprendre ».

Et la biologie computationnelle continue d’utiliser les mathématiques pour étudier des phénomènes naturels complexes.

Turing n’a pas inventé seul l’ordinateur, la cryptanalyse ou l’intelligence artificielle.

Son importance tient à quelque chose de plus profond : il a contribué à formuler certaines des questions fondamentales auxquelles l’informatique continue de répondre.

À retenir

Alan Turing est l’une des figures fondatrices de l’informatique moderne.

Son œuvre traverse plusieurs domaines majeurs :

  • en 1936, il formalise la notion de calcul avec la machine de Turing ;
  • il montre que certains problèmes sont fondamentalement non calculables ;
  • pendant la Seconde Guerre mondiale, il joue un rôle majeur dans la cryptanalyse d’Enigma à Bletchley Park ;
  • après la guerre, il participe à la conception de véritables ordinateurs électroniques avec le projet ACE ;
  • en 1950, il pose la question de l’intelligence des machines et propose ce qui deviendra le test de Turing ;
  • en biologie mathématique, il développe un modèle influent de morphogenèse.

Sa vie rappelle également une injustice historique majeure.

Condamné en 1952 en raison d’une relation homosexuelle, soumis à un traitement hormonal et mort deux ans plus tard à 41 ans, Turing ne connaîtra jamais la reconnaissance internationale dont il bénéficie aujourd’hui.

Son héritage dépasse désormais largement sa propre biographie.

Son nom désigne un modèle fondamental du calcul, l’une des récompenses les plus prestigieuses de l’informatique et une question qui demeure extraordinairement actuelle :

que peut réellement faire une machine ?

Questions fréquentes

Qui était Alan Turing ?

Alan Turing était un mathématicien, logicien et cryptanalyste britannique né en 1912. Ses travaux ont joué un rôle fondamental dans la théorie du calcul, la cryptanalyse pendant la Seconde Guerre mondiale, les premiers ordinateurs et les réflexions sur l’intelligence artificielle.

Alan Turing a-t-il inventé l’ordinateur ?

Non. L’ordinateur moderne résulte des travaux de nombreux chercheurs et ingénieurs. Turing a toutefois apporté des concepts théoriques fondamentaux, notamment la machine universelle, et a ensuite participé à la conception d’ordinateurs réels comme l’ACE.

Alan Turing a-t-il cassé Enigma tout seul ?

Non. Le décryptage d’Enigma résulte d’un effort collectif, précédé par les travaux essentiels de cryptanalystes polonais et poursuivi par des milliers de personnes à Bletchley Park. Turing a néanmoins joué un rôle majeur dans cet effort, notamment sur les communications navales allemandes.

Qu’est-ce qu’une machine de Turing ?

C’est un modèle mathématique abstrait composé d’un ruban, d’une tête de lecture-écriture et de règles de fonctionnement. Malgré sa simplicité, il permet de formaliser la notion d’algorithme et de calcul.

Qu’est-ce que le test de Turing ?

Il provient du « jeu de l’imitation » proposé par Turing en 1950. Dans sa forme courante, un humain échange par texte avec une machine et un autre humain et tente de les distinguer. Le test évalue un comportement conversationnel ; il ne constitue pas une preuve de conscience ou de compréhension.

Pourquoi Alan Turing a-t-il été condamné ?

En 1952, il a été condamné au Royaume-Uni pour une relation homosexuelle, alors criminalisée. Il a accepté un traitement hormonal comme condition de sa probation. Le gouvernement britannique a présenté des excuses officielles en 2009 et Turing a reçu une grâce royale posthume en 2013.

Comment Alan Turing est-il mort ?

Il est mort en juin 1954 à l’âge de 41 ans d’un empoisonnement au cyanure. L’enquête officielle a conclu au suicide, même si l’hypothèse d’un accident a parfois été discutée par la suite.

Sources et références

  1. 1.Alan Turing: The Enigma
  2. 2.The National Archives — Alan Turing
  3. 3.Stanford Encyclopedia of Philosophy — Turing Machines

Collection

Les pionniers de l’informatique

  1. 01Ada Lovelace : la visionnaire qui imagina le programme informatique
  2. 02Charles Babbage : l'inventeur qui imagina l'ordinateur mécanique
  3. 03La machine à différences : automatiser les calculs avant l'ordinateur
  4. 04Les cartes perforées : du métier Jacquard aux premiers ordinateurs
  5. 05La machine analytique : l’ordinateur mécanique imaginé par Babbage
  6. 06Alan Turing : le mathématicien qui donna une forme au calcul
  7. 07Claude Shannon : l'ingénieur qui transforma l'information en science
  8. 08John von Neumann : le savant qui relia mathématiques et ordinateur
  9. 09La machine de Turing : le modèle abstrait qui définit le calcul
  10. 10L'architecture de von Neumann : le programme placé en mémoire
  11. 11La théorie de l'information : mesurer, compresser et transmettre les messages

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